Les différences entre l’Allemand et l’Alsacien

Interview de Jean Luc Barbier. Gérant de l’agence Barbier Traductions. Alsacien et Germanophone comme tout Alsacien d’une ancienne génération.

 

  • Bonjour Monsieur Barbier : vous êtes gérant de l’agence Barbier Traductions. Vous êtes installés sur la place de Paris depuis 1980. Vous êtes germanophone, vous parlez couramment l’allemand. Vous êtes Alsacien et en tant qu’Alsacien vous avez appris l’allemand très tôt. Je pense comme beaucoup de votre génération.
  • L’alsacien est la première langue que j’aie parlée, avec mes parents et mes grands-parents. Elle correspond donc (en partie) à la définition de langue maternelle. En revanche, ce n’est pas la langue dans laquelle je m’exprime le plus facilement : c’est le français, car toute ma scolarité s’est faite en français, et l’alsacien ne m’a servi qu’à tenir les conversations de base dans le contexte familial.
Traduction interprétariat allemand alsacien

Butzbach en Allemagne

Traduction documents alsaciens

Cigogne et nid de cigogne

  • Monsieur Barbier, en tant que traducteur et linguiste est-ce que vous considérez l’alsacien comme une langue à part entière, un dialecte ou un patois, ou si on veut être politiquement correct, une langue régionale ? Par exemple est-ce qu’il y a une grammaire ? Est-ce qu’il y a des auteurs qui écrivent en alsacien ?
  • L’alsacien existe en réalité depuis la Renaissance. Contrairement au français qui a été standardisé assez tôt, par ex. grâce à l’Académie Française, l’allemand est ses différents dialectes régionaux allemands, suisses et autrichiens coexistent même jusqu’à présent, en particulier sous leur forme parlée. Au XVIe siècle, il y a eu en Alsace plusieurs humanistes de renom tels que Beatus Rhenanus et Sébastien Brant, même s’ils ont surtout écrit dans des langues de plus grande diffusion telles que le latin et l’allemand. Étant donné que l’alsacien était principalement une langue parlée, il était difficile de se mettra d’accord sur une orthographe standardisée et reconnue par tous, car les lettres « standard » ne permettent pas de reproduire la prononciation précise qu’on souhaite adopter. Car même si tous les Alsaciens se comprennent, la prononciation des mots (voir parfois le vocabulaire) change parfois d’un village à l’autre ! C’est seulement au XIXe siècle que les Alsaciens ont vraiment commencé à écrire leur langue, en particulier en écrivant des pièces de théâtre, des poésies. Mais déjà après le retour de l’Alsace à la France en 1918, les autorités françaises ont imposé le français à l’école et dans la vie publique et se sont efforcées de « refouler » l’alsacien vers le contexte familial. Jusque dans les années 60, nos grands-parents nés au début du siècle comprenaient le français, mais étaient allés à l’école sous l’occupation allemande. Nés dans les années 1950, mes frères et sœurs (et mes parents) leur parlaient presque exclusivement en alsacien. Après la disparition de la génération « grands-parents », nous avons commencé à parler davantage en français avec mes parents nés dans l’entre-deux guerre. Autre facteur « défavorable » à l’alsacien : c’était la langue conçue pour la conversation « de tous les jours », et pour exprimer des idées plus abstraites (philosophie, religion, etc.), ayant suivi toute notre éducation en français, nous n’avions pas un vocabulaire en alsacien suffisamment développé pour cela ! … Selon une statistique fiable, le pourcentage des Alsaciens parlant habituellement l’alsacien est tombé de 91 % en 1946 à 42 % en 2012 … et encore, cette proportion est nettement plus basse dans les villes. Différentes associations tentent de « sauver » le dialecte, mais c’est difficile de repousser la marche du progrès. Certes, des mouvements autonomistes en faveur d’une Alsace « autonome » plutôt qu’indépendante ont été sévèrement réprimés par les autorités françaises entre les deux guerres. Le fait que la « région Alsace » ait disparu au profit d’un Grand-Est artificiel … a donné un nouvel élan au désir de nombreux Alsacien de recréer une nouvelle entité Alsace, ce qui s’est traduit par la « fusion » entre les 2 départements alsaciens. Cela a aussi renforcé la volonté de mieux défendre les « valeurs » et « l’identité » alsaciennes et par conséquent aussi sa langue.
Agence de traduction Paris langue alsacienne allemande
Munich
  • Pour vous comment définiriez-vous la différence entre l’allemand et l’alsacien ?
  • L’alsacien fait partie des dialectes allemands tels que le Schwitzerdütsch, le bavarois, l’autrichien, etc. C’est une variation du « Hochdeutsch » standard qu’on enseigne dans les écoles. Même en connaissant parfaitement l’allemand, on aurait beaucoup de mal à comprendre un Bavarois ou un Zurichois, car les voyelles et les consonnes sont très déformées par rapport à l’allemand standard … ce qui donne un certain charme à ces langues ! Il en va de même pour l’alsacien.

 

  • Pouvez-vous me donner des exemples de mots ou de phrases en français, en alsacien et en allemand ?
  • La structure de base de l’alsacien est fondamentalement allemande. Mais suite à la proximité du français « langue forte », beaucoup de mots français ont été intégrés dans l’alsacien au fil des années. Par exemple, pour « parapluie », au lieu de reprendre le mot allemand Schirm, les Alsaciens disent « Barablé ». Par ailleurs, quand on est laxiste dans son alsacien, au lieu d’utiliser un mot alsacien existant, on fait appel au verbe français et on l’accommode à la mode alsacienne : au lieu de dire « andere » (ändern) pour « changer », on prend la racine française « changer » et on y ajoute le suffixe « ere » pour créer le « mot bâtard » de « changere », et ainsi de suite. Mais je considère que cette « paresse linguistique » est une mauvaise habitude qui est néfaste pour la langue alsacienne.

 

  • Est-ce qu’un Allemand pourrait comprendre l’alsacien et vice et versa ?
  • Les Allemands auraient tout autant de mal à comprendre l’alsacien qu’un Allemand du nord a du mal à comprendre le bavarois ou le suisse, surtout les gens des campagnes. Les Alsaciens n’ont pas trop de mal à parler eux-mêmes l’allemand. Il faut aussi dire que parler, c’est essayer de communiquer de manière compréhensible. Et quand un Alsacien fait des efforts, il peut essayer de mettre sa langue plus à la portée de l’Allemand en choisissant un vocabulaire plus compréhensible par ses interlocuteurs.
Traduction alsacien
Cathédrale de Strasbourg
Traducteurs langue alsacienne
Strasbourg
  • Est-ce qu’il y a des actes notariés (par exemple) ou des inventaires (après décès) écrits en alsacien ? Est-ce que ces actes seraient légaux ?
  • Puisque l’alsacien n’a jamais vraiment été une langue écrite administrative, les documents officiels ont toujours été rédigés soit en français, soit en allemand pendant les périodes allemandes. Il n’existe donc quasiment pas de « documents administratifs » en alsacien. Sauf peut-être des testaments rédigés par des Alsaciens … mais même là, les Alsaciens auraient plutôt eu tendance à écrire en allemand ! Je pense qu’il y a des traducteurs agréés pour l’alsacien certifiés par les autorités judiciaires en Sans doute pour la traduction orale. Mais je pense que si jamais un prévenu souhaitait s’exprimer en alsacien dans un contexte judiciaire, en réalité c’est plus « embêter le monde », car je ne pense pas qu’il y ait encore un seul Alsacien en vie de nos jours qui ne puisse pas s’exprimer en français. Néanmoins, dans la liste actuelle des experts de la Cour d’Appel de Colmar, on trouve 2 traductrice certifiée pour l’alsacien, et nous pouvons vous mettre en contact avec elles !

 

  • Est-ce qu’il vous est déjà arrivé d’avoir à traduire de l’alsacien vers le français ou du français vers l’alsacien
  • Non, malheureusement on ne me l’a encore jamais demandé, faute de besoin !

 

  • Est-ce qu’on pourrait ajouter l’alsacien au répertoire (déjà impressionnant) des langues traduites chez Barbier Traductions ?
  • Oui, pourquoi pas ? Traduire l’alsacien en français me serait possible. Mais avant de me demander de traduire en alsacien, il faudrait préciser : alsacien du Bas-Rhin, du Haut-Rhin, de Strasbourg, du Sundgau, de l’Alsace Bossue ? Car il y a pas mal de différence entre eux, on ne peut pas les maîtriser tous, et surtout, on a du mal à choisir les lettres à utiliser pour exprimer la prononciation effective ! Car il y a en alsacien des voyelles qui n’existent ni en allemand ni en français, par exemple un certain « a » qu’on reproduit parfois par « aa » faut de mieux !

 

  • Comment se ressent un Alsacien : proche de la culture allemande ou de la culture française ou des deux : ce qui est très compliqué … ?

Même si nos deux grands voisins, la France et l’Allemagne, se sont toujours efforcés de nous « assimiler », de nous obliger à choisir entre eux … alors que nous n’en avions pas envie … de supprimer notre particularité, parfois de force et par la prison … l’Alsacien a une double culture, allemande et française. Mais il se sent actuellement pleinement français. Dans les années 1970, une Allemande me demandait si je me sentais Allemand ou Français, comme si en 1945 l’Alsace aurait été « arrachée » à la mère patrie allemande. J’étais choqué de cette interrogation ! Non, l’immense majorité des Alsaciens a détesté les Nazis et gardé un mauvais souvenir de l’annexion allemande. À tel point qu’au moins jusqu’en l’an 2000, beaucoup d’Alsaciens ont gardé une certaine « rancune » à l’égard des Allemands et de ce qu’ils leur ont fait. On était aussi un peu jaloux parce que le Plan Marshall a reconstruit rapidement l’Allemagne, qui a connu son « miracle économique », tandis que l’Alsace n’a pas été particulièrement favorisée par notre administration centrale. Comme si les méchants « survivants des Nazis exploiteurs » avaient été « récompensés » au lieu de « purger leur peine » aussi longtemps que nécessaire !… Mais je pense que depuis quelques décennies, ce sentiment a changé, les personnes qui ont vécu la guerre sont moins nombreuses, les autres Alsaciens ont oublié la guerre et considèrent les Allemands comme n’importe quel autre peuple européen … Il faut aussi dire que par nos habitudes culturelles, musicales, gastronomiques, architecturales, voire télévisuelles, on se sent parfois plus proche des Allemands que des Français !

traduction alsacien français allemand

Un Winstub dans le vieux Strasbourg

Interprète alsacien Paris

Strasbourg

  • Il me semble que l’on ne peut pas évoquer les similitudes linguistiques entre l’alsacien et l’allemand sans évoquer l’histoire de l’Alsace liée à la France et à l’Allemagne. Il y a malheureusement eu des situations dramatiques, par exemple l’épisode douloureux des « Malgré-nous ». Je crois que votre maman a vécu de très près cet épisode : lors de la Deuxième Guerre mondiale, ses deux cousins ont été enrôlés de force dans l’armée nazie. Ils ont été envoyés sur le front de Russie où ils sont morts dans l’uniforme allemand. Pouvez-vous nous raconter en quelques mots cet épisode douloureux ?
  • Lorsque l’Allemagne a battu la France en 1940, elle a voulu inverser les décisions du Traité de Versailles et récupérer « son » Alsace-Lorraine. Initialement, elle a essayé de s’attirer les bonnes grâces des Alsaciens en évitant de prendre des mesures autoritaires. Mais l’immense majorité des Alsaciens ne se sentait pas du tout « allemands », bien que parlant un « dialecte germanique ». Voyant que la « méthode douce » ne marchait pas, les Nazis ont progressivement adopté des mesures plus coercitives dans tous les domaines. Les fonctionnaires locaux ont été remplacés par des fonctionnaires allemands, les Alsaciens trop francophiles ont été expulsés vers la France, les organisations de jeunesse protestantes et catholiques interdites (comme en Allemagne), les Juifs ont été persécutés et l’adhésion des enfants aux organisations nazies est devenue obligatoire. Comme si cela ne suffisait pas : quand l’Allemagne a décidé d’attaquer la Russie en 1941, elle avait besoin de plus en plus de soldats. Elle a donc incorporé de force dans la Wehrmacht les jeunes Alsaciens nés dans les années 1920-25. Beaucoup ont essayé de s’y soustraire … mais les Nazis appliquaient des représailles contre leurs parents. Puisque les Alsaciens étaient considérés comme non fiables et risquaient de déserter s’ils étaient affectés au front de l’Ouest, ils étaient quasiment tous affectés au front russe. Les cousins de ma mère Charles et André Erb, les seuls enfants de ma grande-tante, ont ainsi été envoyés sur le front russe. Ils n’avaient pas le choix d’y aller. Ils sont morts pendant la débâcle de l’armée allemande, l’un en Roumanie et l’autre en Pologne. Même mon père a été envoyé à 17 ans en Autriche pour renforcer la DCA locale ! Autre absurdité : il semble logique que les anciens combattants touchent une pension. Or, jusque dans les années 60 je crois, les Alsaciens enrôlés de force dans la Wehrmacht ne touchaient aucune pension de la France … puisqu’ils n’avaient pas porté l’uniforme français ! Et les Allemands ne leur payaient pas non de pension d’anciens combattants … puisqu’ils n’étaient plus allemands ! Cela s’est un peu arrangé depuis. C’est aussi pour cela que dans ma famille on n’appréciait pas trop les « Allemands en général » pendant les années qui ont suivi ! Surtout durant les années où le Deutsche Mark devenait de plus en plus fort par rapport au Franc et qu’on reprochait à certains une certaine « insolence » ! Mais la 2ème Guerre mondiale est maintenant loin pour les Alsaciens d’aujourd’hui. Même si certains Français d’un certain bord s’inquiètent de ce que le Traité de coopération et d’intégration franco-allemand signé le 22 janvier 2019 entre Emmanuel Macron et Angela Merkel marque l’abandon de la souveraineté française au profit de l’Allemagne, et – par le développement de la coopération entre les régions frontalières – replace l’Alsace sous le joug allemand … en tant qu’Alsacien, je considère que soupçonner l’Allemagne d’aujourd’hui de telles intentions est complètement absurde ! Je pense même que les Alsaciens sont les plus Européens des Français, et pas seulement parce que Strasbourg accueille le Parlement européen ! On a suffisamment longtemps été les victimes des querelles et guerres entre nos 2 grands voisins et seule une Europe transnationale peut nous en préserver !